LE GOLEM, PRÉCURSEUR DE L'I.A?

J’ai la joie et l’honneur de partager avec vous cet excellent texte du Grand Rabbin Albert Guigui qui rejoint mon texte sur l’I.A. que j’avais rédigé il y a quelques mois.

Allocution prononcée par le Grand Rabbin Albert GUIGUI

dans le cadre de l’Article 17 au Parlement européen le 9 juin 2026

sur l’Intelligence artificielle sur le thème : “Santé et Intelligence artificielle.”



Mesdames et Messieurs,

Chers représentants des institutions européennes,

Chers amis,

Permettez-moi de commencer cette réflexion sur l’intelligence artificielle et la protection des plus faibles par une histoire venue du cœur de la tradition juive. Une histoire ancienne, mais d’une étonnante actualité : celle du Golem du Maharal de Prague.

Au XVIᵉ siècle, dans la ville de Prague, vivait un immense maître du judaïsme : Judah Loew ben Bezalel, plus connu sous le nom de Maharal de Prague. Selon la légende, à une époque où les Juifs étaient victimes de persécutions, d’accusations mensongères et de violences, le Maharal aurait créé un être artificiel : le Golem.

Façonné à partir de la terre glaise des rives de la Vltava, ce Golem était animé grâce à des combinaisons sacrées de lettres hébraïques. Il ne parlait pas. Il ne possédait pas d’âme. Mais il était doté d’une force extraordinaire et avait pour mission de protéger les faibles, les persécutés, les innocents.

Au départ, le Golem accomplit fidèlement sa tâche. Il défend les Juifs contre les agressions et les injustices. Mais progressivement, la créature échappe au contrôle de son créateur. Sa puissance devient dangereuse.

Ce qui avait été conçu pour protéger risque désormais de détruire. Le Maharal comprend alors une vérité fondamentale : toute création humaine privée de conscience morale peut finir par se retourner contre l’homme lui-même. Il décide alors de retirer au Golem le mot sacré qui lui donnait vie, et la créature retourne à la poussière.

Cette histoire n’est évidemment pas un traité technologique. Mais elle est peut-être l’une des plus profondes paraboles jamais écrites sur les dangers d’une puissance créée par l’homme et dépassant l’homme.

Déjà au XVIᵉ siècle, le Maharal nous avertissait d’un danger essentiel: la capacité technique ne suffit pas à fonder une civilisation humaine. La puissance sans éthique devient une menace. L’intelligence sans conscience peut produire la catastrophe. Science sans conscience disait Rabelais n’est que ruine de l’âme.

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. »
— Rabelais

Aujourd’hui, nous façonnons nous aussi des “Golems”. Ils ne sont plus faits d’argile, mais d’algorithmes. Ils ne marchent plus dans les ruelles de Prague, mais circulent dans nos réseaux numériques, nos systèmes de santé, nos administrations, nos écoles, nos armées et jusque dans l’intimité de nos vies.

L’intelligence artificielle est porteuse de promesses extraordinaires. Elle peut sauver des vies, réduire l’isolement, aider les personnes âgées, accélérer les diagnostics médicaux, démocratiser le savoir et alléger des souffrances immenses. Nous ne devons pas craindre le progrès.

Mais la question centrale demeure : qui inscrit l’âme dans la machine ?

Qui lui donne des limites ? Qui protège l’être humain lorsque la logique de performance, de rentabilité ou de contrôle risque d’écraser les plus fragiles ?

Car les premiers menacés par une technologie sans garde-fous sont toujours les faibles :

Les enfants,

Les personnes âgées,

Les pauvres,

Les personnes isolées,

Les personnes malades ou en situation de handicap,

Et parfois même des peuples entiers.

Une société véritablement humaine ne se mesure pas à la sophistication de ses technologies, mais à la manière dont elle protège ceux qui peuvent être oubliés par elles.

Dans la tradition juive, chaque être humain est créé “à l’image de Dieu”.

Cela signifie que chaque être humain possède une singularité irremplaçable, une âme, une intériorité, une capacité d’aimer, de souffrir, de rencontrer l’autre. Cela signifie qu’aucun algorithme ne peut réduire une personne à une donnée. Aucun système automatisé ne peut remplacer la responsabilité morale. Aucun progrès technologique ne doit abolir la compassion.

Le Maharal de Prague nous enseigne finalement une leçon essentielle pour notre temps : l’homme ne doit jamais devenir le serviteur de ses propres créations.

L’Europe a aujourd’hui une responsabilité historique. Non seulement réguler l’intelligence artificielle, mais lui donner une conscience éthique.

Construire une technologie qui demeure au service de la dignité humaine.

Faire en sorte que la puissance numérique soit accompagnée de sagesse, de responsabilité et de protection des plus vulnérables.

Parce qu’une civilisation qui crée des machines intelligentes sans approfondir sa propre conscience morale risque de fabriquer des Golems modernes dont elle ne saura plus arrêter la marche.

Et parce qu’au fond, la grande question n’est pas :

“Que pouvons-nous créer ?”

Mais :

“Quel type d’humanité voulons-nous préserver ?”

Grand Rabbin Albert Guigui de Bruxelles

Luc Henrist